Didier de Radiguès : « Michelin, top ou flop ? Michelin fait un travail remarquable ! »



La saison dernière, au moment de déposer sur le bureau de Carmelo Ezpeleta sa réponse à l’appel d’offre lancé par Dorna pour le contrat manufacturier de la catégorie reine, le patron de Michelin savait probablement que l’histoire dans laquelle il s’engageait serait tout sauf un long fleuve tranquille.

Remplacer Bridgestone était certes une mission à la portée de Bibendum, mais l’expérience des japonais et la qualité de leur travail, rarement prise en défaut, allait l’obliger à se bouger la gomme. Et les choses ne démarraient pas spécialement bien puisqu’au cours de l’année 2015, tous les pilotes ou presque chutaient à plusieurs reprises.

Et les choses n’allaient pas en s’améliorant car dès le premier test officiel de la saison 2016 à Sepang, Loris Baz éclatait un pneu en pleine ligne droite. Et les malheurs ne s’arrêtaient pas là étant donné qu’en Argentine, Scott Redding qui frôlait la catastrophe en éclatant à son tour son pneu arrière.

Pourtant, malgré ces incidents, la performance des pneus français est bel et bien là depuis le début. Au Qatar, elle s’étalait en mondiovision lorsqu’au vingtième des vingt-deux tours que comportait la course, Jorge Lorenzo signait le record de la course avec un cinglant 1’54.927 chaussé des tendres, qu’il était d’ailleurs le seul à avoir monté.

Pour la suite de l’article, il n’est pas inintéressant de noter que c’est la première fois qu’on évoquait le mot « pari » à propos du choix de pneus. Michelin marchait sur des œufs et l’omelette suivante ne tardait pas à être servie puisque, comme rappelé-ci dessus, Scott Redding explosait un pneu lors de la FP4 du Grand Prix suivant en Argentine.

 

Déflagration de critiques

L’explication se faisait attendre et la suite du weekend nous réservait une panade made in Dorna avec une séance supplémentaire pour essayer la gomme de réserve avant que la pluie ne s’en mêle et qu’on en arrive, une fois le soleil revenu, à une course flag-to-flag où les chutes se succédaient. Les choses se calmaient à Austin mais Michelin déchaînait de nouveau les passions une fois rentré en Europe, lorsqu’il fournissait une gomme un peu tendre pour la course du Grand Prix d’Espagne à Jerez.

Rossi l’emportait au pilotage et à l’expérience alors que Lorenzo, dès le parc fermé, se fendait d’une déclaration qui faisait mal à Bibendum : « Après un certain moment j’ai commencé à revenir mais il est ensuite arrivé quelque chose qui ne m’était jamais arrivé auparavant en MotoGP. Le pneu arrière a commencé à glisser sur la ligne droite, je n’ai pas pu faire autrement que ralentir. Le pneu avant fonctionnait bien, mais le pneu arrière doit être amélioré. »

Et tandis que ce genre de déclarations se multipliaient, le terme pari revenait d plus en plus souvent sur le devant de la scène, avec en point d’orgue le point presse de Rossi à l’issue de la première journée du Grand Prix de République Tchèque. En ayant la victoire de Iannone en Autriche encore en tête, où, rappelons-le, l’Italien était le seul à monter les tendres, il déclarait : « Avec Bridgestone, le choix était obligatoire et il n’y en avait qu’un valable mais maintenant, la situation est plus ouverte. Les pilotes qui ont pris des risques ont eu raison. Cela change beaucoup de piste en piste ».

Et comme pour donner raison au nonuple Champion du monde, la météo s’en mêlait pour donner des conditions de piste imbuvables le dimanche. Partis en tendre en pensant que la piste allait sécher, tous les prétendants à la victoire rendaient progressivement les armes face aux deux seuls (en fait ils étaient trois avec Lorenzo) à avoir choisi la gomme de pluie la plus dure. Crutchlow, le vainqueur, en était équipé à l’avant et à l’arrière alors que Rossi, second, n’avait monté la dure qu’à l’arrière.

 

Coup de poker ?

Une stratégie, un choix payant mais au soir du Grand Prix, personne ne parlait de choix, tout le monde parlait de pari qui de risqué était devenu payant. L’image qui faisait mal à Michelin, c’est évidemment celle de son pneu déchiqueté, décharné ! Il n’en fallait pas plus pour que les pilotes Ducati déchargent la frustration d’avoir perdu une course qui, après quelques tours, leur semblait promise, sur la manufacturier.

C’est ainsi notamment que Dovizioso déclarait que « de nouveau, le choix relevait du pari […] Michelin travaille certainement beaucoup mais la situation n’est pas sous contrôle »Mais le pilote de Forli n’était pas le seul à prendre Michelin pour cible puisque la presse italienne en venait presque à juger irresponsable l’attitude de Michelin et de la Direction de course.

Goubert, le responsable technique de la compétition, montait alors à la tribune pour tenter d’éteindre un incendie créé par des apparences peut-être trompeuses. « Comme nous l’avons déjà déclaré la gomme tendre-pluie a été conçue pour être utilisée dans des conditions de forte pluie. Avec l’asphalte sec, elle a commencé à surchauffer et c’est alors que le pneu a commencé à perdre des morceaux de la bande de roulement. Je pense que Iannone n’a pas couru un risque énorme. Il aurait pu s’arrêter, il devait avoir d’énormes vibrations, mais il ne restait que quelques tours. Aucun pilote n’aurait renoncé à terminer la course.

Je tiens à souligner que la construction des deux pneus (dur et tendre) est identique, seul le mélange change. La dure n’a pas été utilisée simplement parce que très peu de pilotes l’ont essayée, et ils ne lui faisaient pas confiance. Personne ne l’a jamais essayée, même Crutchlow, mais il a pris un risque sachant qu’il devrait être prudent au début. Le reste ne tient qu’à eux et à leur capacité de chauffer rapidement les gommes. C’est évident que la marge est mince dans ces conditions, la piste est humide, vous pouvez tomber. »

Mais les esprits ne décoléraient pas et Carlo Pernat en remettait même une couche le jour suivant sur GPOne en pointant un doigt accusateur vers Clermont Férrand : « Michelin est sans aucun doute le grand accusé, parce que ça devient les courses des gommes. Il fallait trois pneumatiques et pas deux, surtout pour la sécurité et Iannone en est un exemple ! » Mais avait-on vraiment besoin de trois choix ? Il ne semble pas puisque avec le second choix, Crutchlow a non seulement terminé la course mais il l’a aussi gagné en s’offrant une remontée de treize pilotes !

 

La parole est à la défense

Les voix qui s’élevaient pour défendre Michelin n’étaient pas nombreuses mais une se dégageaient nettement puisqu’elles venaient d’une écurie qui, certes, avait limité la casse avec Marquez, mais qui avait effectué le mauvais choix de pneus. Cette voie, c’est bien entendu celle de Livio Suppo lorsqu’il déclarait : « La gomme pour couvrir l’entièreté de la course en sécurité existait mais la malchance a voulu qu’au warm-up, il a beaucoup plu beaucoup et qu’en conséquence, personne ne l’a essayée. Alors certains ont commencé la course avec une gomme qui n’était pas apte à tenir toute la distance en pensant que la piste allait sécher. Je ne veux pas blâmer Michelin, ils ont amené une gomme qui n’était pas «mauvaise».

Nous avons tous pensé que ce serait une course falg to flag, c’est difficile de forcer un pilote à partir avec un pneu qu’il n’a pas essayé. À la réflexion maintenant, peut-être que ça aurait été préférable de donner 20 minutes pour essayer la dure, mais avant la course, ce n’est pas facile.

Je comprends que pour la Direction de Course ce soit une décision très difficile d’arrêter un pilote qui roule encore dans des temps relativement rapides, même s’il perd clairement des morceaux de gomme. C’est facile de parler avec le recul, peut-être que nous devrions en discuter à froid pour comprendre comment se comporter dans de tels cas. C’était une situation étrange que je ne me souviens pas d’avoir déjà vécu auparavant. Ça vaut la peine d’y réfléchir au cas où la situation se représenterait. Si vous voulez vous placer complètement du côté sécuritaire, il aurait fallu les arrêter tous et ensuite les faire repartir ».


Afin d’avoir un troisième avis, nous avons évoqué la situation avec Didier de Radiguès. L’ancien vainqueur de Grands Prix, reconverti à présent en photographe mais aussi en consultant MotoGP pour la télévision belge, ne s’est pas caché derrière de faux-semblants car pour lui, Michelin effetue un travail remarquable et toutes ces accusations, souvent dues aux perdants du jour, sont vaines et surtout injustifiées !

Didier de Radiguès : « Alors, pour couper court à toutes les discussions, je vais commencer par dire que mon sentiment, c’est que Michelin accompli un super boulot ! Ils n’en sont qu’à leur première année et ils battent déjà presque partout les records du tour et les meilleurs temps en piste. Dès la première année, ils sont à la hauteur de Bridgestone en performance et ça, à mon sens, c’est vraiment remarquable. J’ai lu les commentaires de pas mal de personnes dans le camp des battus mais on les juge sur quoi ? Sur la dernière course ! A Brno les conditions étaient vraiment très compliquées, et de toute façon tout part du fait que la majorité des pilotes sont partis avec des pneus trop tendres pour cette piste qui n’a jamais voulu sécher. Ou en tout cas pas sécher complètement. Le slick ne passait pas, l’intermédiaire non plus. C’était vraiment le cas typique où il fallait un pneu pluie dur, pneu qui par ailleurs, était proposé par Michelin.

Alors oui, dans l’absolu et avec le recul, c’est effectivement ce pneu qu’il fallait choisir. Ceci dit, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Poser ou oser ce choix était compliqué puisque le matin, lors du warm-up, les conditions étaient complètement différentes. Il y avait beaucoup d’eau et ils ont tous roulé avec le tendre. L’après midi, ils ont tous vu qu’il y avait beaucoup moins d’eau alors le choix du pneu est devenu une question capitale. Ils savaient probablement que le tendre était trop tendre mais faire le choix du dur sans l’avoir essayé préalablement n’est pas chose aisée. Ils ont tous crû que ça allait sécher, moi aussi d’ailleurs, et qu’ils allaient rouler quelques tours avant de passer en slick, mais la piste en a décidé autrement et ils sont tous restés avec leurs pneus pluie trop tendres. Et dans ces conditions, il était normal qu’ils n’aient pas tenu la distance de la course.

S’ils avaient pu deviner que la piste ne sécherait pas ils seraient tous partis en durs. D’ailleurs je pense, mais il faudrait le vérifier auprès de Cal Crutchlow, que même ceux qui sont partis avec les durs n’ont jamais imaginé que la piste ne sécherait pas ! Cal a certainement pris les durs parce que d’abord, il a plus de raisons qu’un Marquez de prendre des risques et que l’un dans l’autre, il a dû se dire qu’il n’y avait pas tant d’eau que ça et qu’il pourrait les monter en température. Il aura dû penser que ça lui permettrait de tenir jusqu’à ce qu’il change de moto mais je ne crois sincèrement pas qu’il s’est dit qu’il irait jusqu’au bout en pluie.

Donc en résumé, les conditions de course étaient très compliquées mais pour moi, en aucun cas Michelin n’a fait d’erreur ! La solution tendre n’a pas marché parce qu’elle ne pouvait tout simplement pas marcher mais Michelin, de son côté, il avait amené une solution qui marchait et c’est elle qui a gagné la course.

Alors, ok, le pneu de Iannone s’est déchiqueté mais c’est normal quand tu roules avec des pneus trop tendres. Au final, Marquez est également parti avec des tendres mais il est resté sagement derrière, loin de la bagarre que les Ducati se livraient à l’avant et il a ménagé ses gommes. Il a probablement plus roulé dans les parties humides pour les refroidir, il n’a pas d’ailerons comme ceux de la Ducati qui appuient en permanence sur l’avant et qui, corollaire inévitable, font chauffer la gomme avant. »

Enfin, nous avons également évoqué avec lui ce problème de cette notion de pari et là aussi, le belge s’est voulu tranchant !

« Personnellement, je ne rouve pas que les victoires soit une question de pari. Au Sachsenring, Rossi s’arrête trop tard, mais ce n’est pas un problème Michelin. Je trouve qu’ils font un super boulot. Je ne vois pas où est le problème. OK le pneu de Iannone s’est déchiqueté mais en même temps, c’est un risque quand tu pars avec un pneu trop tendre. Je pense surtout que ce qu’on appelle pari c’est avant tout de la réflexion. Ue réflexion du style, « il faut prendre un risque et je le prends parce que tel ou tel élément le dicte » et pas « il faut prendre un risque alors je vais à contre courant du choix des autres et je verrai où ça me mène« .  

Stay tuned !

Rejoignez-nous sur Facebook

 

Partager cet articleShare on Facebook
Facebook
0Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Email this to someone
email

Dans cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *